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Introduction générale à la victimologie et à la réparation des victimes
R. Cario


Pour être d’apparition récente, la victimologie connaît une évolution remarquable, tant en ce qui concerne la reconnaissance des personnes victimisées par le crime que la mise en œuvre de leurs droits corrélatifs.Lerôledeladoctrine,notammentféministe,aétéessentielpoursortirdesthéoriesétiologiques classiques crispées sur la culpabilité de la victime. Parallèlement, la meilleure connaissance chiffrée du phénomènecriminel(parlesenquêtesdevictimisationprincipalement)permetdemieuxciblerlesbesoins des victimes et/ou de leurs proches en vue d’adapter les réponses à y apporter dans le cadre d’une stratégie de réparation globale (indemnitaire, psychologique, sociale, processuelle). Sous l’impulsion de politiques publiques interministérielles ambitieuses mais fluctuantes, un réseau de services d’aide aux victimes généraliste s’est mis en place, en partenariat avec les institutions publiques concernées (Justice, Santé,Social)etlesservicesplusspécialisés.Malgréderéellesavancées,ildemeurequ’àl’heureduprocès équitable, soutenu par des prises en compte pluridisciplinaires de grande qualité, il importe que les mentalités citoyennes et professionnelles évoluent. Sortir du sens commun victimaire consistant à systématiquementopposerinfracteuretvictime,accueillirlavictimecommeacteurdesaréparationetdu processus judiciaire dans lequel elle a décidé de s’investir sont des nécessités impérieuses. La philosophie delajusticerestaurative,parlesouciqu’elleadetous,offreencesenslatriplepromessederesocialisation de l’infracteur, de réparation de la victime et de rétablissement de la paix sociale. Le temps est venu d’intégrer les mesures qu’elle promeut dans notre système de justice pénale.

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Mots clés : Aide aux victimes ; Droit(s) des victimes ; Justice restaurative ; Procès équitable ; Professionnalisation ; Réparation ; Traumatisme ; Victimologie ; Droit-justice

Plan
¶ Émergence d’une discipline scientifique 1 Définition(s) de la victimologie 1 Droits des victimes et aide aux victimes 2 Enjeux de la victimologie et de l’aide aux victimes 2 ¶ Victimes et victimisations 3 Définition(s) de la victime 3 Réalités des victimisations 3 ¶ Théories victimologiques 4 Théories féministes 4 Théories sociologiques 4 Théories psychologiques contemporaines 5 ¶ Droit(s) des victimes 5 Évolution historique des droits des victimes 5 Point de vue éthique 6 Point de vue processuel 6 ¶ Victimologie, aide aux victimes et justice restaurative 7


■ Émergence d’une discipline scientifique

La victimologie est une science récente [1, 2]. Apparue au milieu du siècle dernier, elle occupe une place importante dans les discours de sens commun sur le phénomène criminel (dans
sa double dimension factuelle et humaine). Elle est pour autant la plus mal connue des sciences criminelles. Il demeure en effet toujours surprenant que les chercheurs aient pu occulter durant de si longues décennies – et occultent encore – l’existence même de la victime, pour ne s’intéresser qu’aux infracteurs [3, 4].

Définition(s) de la victimologie

Rien d’étonnant alors à ce que l’unanimité ne se fasse que difficilement autour d’une définition, sinon universelle, du moins opérationnelle de la victimologie. Il importe de souligner que l’absence de définition de l’objet d’étude des disciplines qui forment les sciences criminelles est une curiosité nationale : ni le crime (au sens large), ni la victime, ni la sanction ne sont en effet définis [5]. Or, la définition et le domaine de la victimologie dépendent naturellement de la conception déclarée du crime et de la victime. E.A. Fattah définit la victimologie comme une branche de la criminologie qui s’occupe « de la victime directe du crime et qui désigne l’ensemble des connaissances biologiques, psychologiques, sociologiques et criminologiques concernant cette victime. La victimologie s’intéresse donc à tout ce qui se rattache à la victime : sa personnalité, ses traits biologiques, psychologiques et moraux, ses caractéristiques socioculturelles, ses relations avec le criminel et enfin son rôle et sa contribution à la genèse du crime » [6]. À l’inverse, B. Menselsohn et ses disciples la considèrent comme une victimologie générale échappant aux criminologues et aux pénalistes. Ils proclament que la victimologie, science parallèle et autonome, n’est pas uniquement dédiée à l’étude de
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« l’envers du crime » mais qu’elle recouvre « une réalité plus large : sociale, biologique et psychologique, dont la souffrance subie est le dénominateur commun ; qu’elle est une sorte de fléau aussi complexe et dangereux que les épidémies et la maladie » [7]. En cette matière victimologique comme en d’autres, il convient de ne pas ouvrir exagérément le champ d’intervention de la discipline concernée, au risque de produire le même genre de confusion – et de relative inefficacité corrélative – que celle relevée à l’endroit du phénomène criminel lui-même. Sans aucun doute, la stratégie victimologique doit être globale et intégrée. Pour autant, il importe de bien délimiter les champs qui procèdent du pénal de ceux qui participent du social, afin de ne pénaliser que ce qui mérite de l’être. Que les victimes d’actes non infractionnels (il en existe encore malgré l’inflation pénale pathologique caractéristique de notre modernité) ayant eu à souffrir de catastrophes naturelles ou technologiques soient prises en charge dans des conditions voisines, voire parfois communes (en termes de reconnaissance, d’aide et d’accompagnement psychologique et/ou social), de celles réservées aux victimes d’infractions pénales ne pose guère de problèmes. Mais la victimologie doit circonscrire son domaine, comme toutes les autres sciences criminelles, aux transgressions des valeurs sociales essentielles, à l’exclusion des manquements à la discipline sociale ou des incivilités, comme on voudra, de nature à être pris en charge par d’autres contentieux que pénaux. Dans cet esprit, la victimologie, branche de la criminologie, peut être définie comme la discipline scientifique multidisciplinaire ayant pour objet l’analyse globale des victimisations, sous leur double dimension individuelle et sociale, dans leur émergence, leur processus, leurs conséquences et répercussions, afin de favoriser leur prévention et, le cas échéant, la réparation corporelle, psychologique et sociale de la victime et/ou de ses proches.

Droits des victimes et aide aux victimes

L’évolution du système de justice pénale vers une approche plus restaurative que rétributive des conflits trace, dans cet esprit et depuis quelques années, les linéaments d’une riche collaboration entre droit criminel et criminologie. De plus en plus nombreux sont en ce sens les chercheurs qui aujourd’hui constatent notamment : l’interchangeabilité des rôles de victimes et d’infracteurs, l’enkystement des conflits intersubjectifs conduisant à des victimisations répétées, la proximité socioculturelle des protagonistes, les précarités de toutes origines et intensités qui les accablent, les imperfections de leur prise en charge, l’indifférence sociale à leur devenir, voire leur stigmatisation comme fauteurs de trouble social lorsqu’ils revendiquent leurs droits légitimes à réparation et à (re)socialisation. Les premières législations nationales spécifiques aux victimes ont vu le jour dans les pays anglo-saxons, autour des années 1960, dans le registre principalement indemnitaire. Des textes internationaux (déclarations de l’Organisation des Nations Unies [ONU]) ou régionaux (recommandations du Conseil de l’Europe, décisions-cadre de l’Union européenne) ont été dans le même sens adoptés. Plus récemment, des forums européens (des services d’aide aux victimes [victimsupporteurope.eu] ou de justice restaurative [euforumrj.org]) se sont constitués en vue de promouvoir le respect du procès équitable pour tous, soutenir l’accompagnement global et professionnel des victimes et développer la mise en œuvre de mesures de nature à épanouir la restauration de l’harmonie sociale. Le cheminement des textes et des pratiques a été le même en France. Parallèlement à la reconnaissance d’acteur au procès (par la constitution de partie civile notamment), l’indemnisation de la victime s’est nettement améliorée au cours des trois dernières décennies. Afin de compléter ce droit à indemnisation, des services d’aide aux victimes ont été créés à partir de 1982, sur les très fortes recommandations du ministère de la Justice, parfaitement conscient des grandes difficultés rencontrées sur le terrain par la victime : méconnaissance de ses droits, lenteur des procédures, absence de prise en compte de la victimisation secondaire principalement. Depuis 1986, les divers services sont fédérés au
sein de l’Institut national d’aide aux victimes et de médiation (INAVEM [inavem.org]). Leurs missions professionnelles, pluridisciplinaires et variées, vont de l’accueil au suivi, en passant par l’information juridique, l’accompagnement psychologique et/ou social, le soutien lors des audiences notamment. Cette mission généraliste est menée en partenariat avec les réseaux professionnels institutionnels ou associatifs plus spécialisés, ainsi qu’avec les associations de victimes dont les objectifs doivent néanmoins être très nettement distingués. Pour autant, la première politique pénale raisonnée à l’égard des victimes provient finalement de la Circulaire du 13 juillet 1998 ; la première politique publique d’aide aux victimes est esquissée par le rapport Lienemann remis le 29 mars 1999 au Premier ministre (cf. infra).


Enjeux de la victimologie et de l’aide aux victimes

Ces enjeux sont essentiels et multiformes : humain, politique, professionnel, économique et social. Le crime éprouvé cristallise les souffrances de la victime et de ses proches, mais aussi celles de l’auteur de l’acte et de ses proches. Si le conflit, constitutif d’une atteinte à une valeur sociale essentielle [8] doit être dénoué sur la scène pénale, selon des rôles spécifiques à chacun (victime, infracteur, procureur et juge), les protocoles mis en place ne doivent pas conduire à aggraver encore la situation des principaux intéressés (victimisation secondaire pour l’une, rétribution classique pour l’autre), à les opposer davantage encore. D’objets de procédure, infracteur et victime doivent être (ré)investis dans leur qualité de personne humaine pour devenir d’authentiques sujets de droits, acteurs prépondérants, en toute réciprocité, du procès pénal. Les traumatismes subis par les protagonistes sont en effet souvent à la hauteur des précarités qui les accablent. La montée des pauvretés au cours des 30 piteuses, qui semblent aujourd’hui céder le pas aux 30 calamiteuses, ne saurait conduire à pénaliser systématiquement les conflits intersubjectifs qui en découlent inéluctablement. Si la voie pénale apparaît la moins aléatoire, elle n’est pas la seule. La (ré)appropriation communautaire des dérégulations sociales est urgente. Et, de ce point de vue, quand bien même la commission de l’infraction en signe l’échec, la prévention des victimisations doit à nouveau être priorisée car elle offre d’incontestables résultats, surtout lorsqu’elle est précoce et qu’elle se développe selon des stratégies de soutien (et non de stigmatisation ou de blâme) et de respect de la dignité de chacun. Toutes les évaluations scientifiques soulignent, a contrario, les limites de la seule répression des comportements et des actes criminels. Une telle légitime (ré)orientation de notre politique criminelle conduirait, de surcroît, à des économies substantielles. Des sommes importantes sont dégagées chaque année pour lutter contre le phénomène criminel : approximativement 60 milliards d’euros dans notre pays, sans compter les investissements privés de sécurité... La part réservée à la prévention précoce demeurant congrue, tout comme les sommes octroyées aux services d’aide aux victimes. Dans le même esprit, d’autres fonds, difficilement évaluables, sont réservés à l’indemnisation des conséquences néfastes du crime, aux plans sanitaire, professionnel et social. Or les investissements précoces, destinés à juguler les facteurs de risque et à renforcer les facteurs de protection, s’inscrivent dans un ratio de coût/efficacité remarquable : de 1 à 12 dans les meilleurs programmes. Dans le même sens, le recours aux sanctions exécutées au sein de la communauté (effectif dans une condamnation sur dix seulement alors que la démographie pénale indique que dans huit cas sur dix l’infraction est de faible gravité) affiche un rapport bénéfique de 1 à 15. Certes, la trivialité des chiffres ne doit pas conduire à oublier la complexité humaine du phénomène observé. Mais la rationalisation budgétaire devrait permettre d’éviter gaspillages, découragements... et souffrances bien superflus. Une telle réorientation de la stratégie de lutte contre le phénomène criminel suppose des compétences professionnelles précises et adaptées. Or, de ce point de vue, il est patent de constater qu’il manque, dans notre système de justice pénale,
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un corps professionnel spécialisé : celui de criminologue. Quand la décision sera-t-elle prise, au plus haut niveau de l’État, de mettre en place des filières universitaires conduisant au métier de criminologue ? Pareille évolution, à l’instar de la situation observable dorénavant un peu partout dans le monde, consacrant la professionnalisation de criminologues « généralistes », tout comme la spécialisation aux questions criminologiques classiques (générale et clinique) dans la formation initiale ou continue des divers intervenants à la question criminelle, favoriserait grandement les collaborations partenariales futures, chacun pouvant comprendre les préoccupations de l’autre, tous ayant en commun la recherche des moyens les meilleurs pour favoriser la réparation des victimes au même titre que la (re)socialisation des condamnés. Et c’est bien là l’enjeu social de la victimologie et de l’aide aux victimes : consolider l’harmonie sociale et, le cas échéant, la restaurer par des réponses équitables aux victimes du crime et aux infracteurs de la loi pénale. Mieux partager les richesses, mieux aider les plus démunis, mieux soigner leurs souffrances, mieux aimer son semblable en humanité. La justice restaurative, consistant à rendre aux intéressés le conflit qui les oppose en vue de trouver, par eux-mêmes, les solutions pour en sortir dignement, sous le contrôle bienveillant du juge, apparaît alors pleine de promesses. Elle réactive ainsi victime, infracteur et proches dans tous les actes de la procédure pénale, leur rend la maîtrise de leurs propres affaires. En d’autres termes, elle tente, avec bonheur, de ritualiser à nouveau la réponse sociale.


■ Victimes et victimisations

À défaut de définition consensuelle des victimes, il devient impossible d’en connaître les caractéristiques, tant sociodémographiques que culturelles. D’autant plus que les statistiques officielles sur le phénomène criminel (statistiques de service, convient-il de rappeler) les ignorent superbement. Les enquêtes de victimisation apparaissent alors providentielles, en France pour le moins où la culture du chiffre est quasi pathologique (tant dans la méthodologie du recueil que dans l’évaluation des données).

Définition(s) de la victime

D’un emploi rare avant la fin du XVe siècle et souvent assorti d’une forte connotation sacrificielle [9-11], le mot « victime » apparaît aujourd’hui abusivement banalisé. Est-ce parce que la plupart des textes nationaux en matière pénale sont muets quant à la définition opérationnelle de la victime ? À l’exception notable de celle qui est retenue par les Nations Unies (Principes fondamentaux de justice de 1985), plus récemment reprise par l’Union européenne (Décision-cadre du 15 mars 2001). En France, la généralisation en droit criminel de l’expression « victime » provient des dispositions générales et spéciales du nouveau Code pénal institué par les lois du 22 juillet 1992 et, surtout, du 15 juin 2000. C’est donc le critère légal de l’infraction qui institue en victime la personne atteinte dans son corps, son psychisme, son honneur ou ses biens. Les recherches en victimologie ne définissent pas davantage leur objet d’étude. Les victimes d’actes criminels graves côtoient ainsi les victimes de faits délictuels de faible gravité, voire les victimes d’incivilités, de déviance (par définition non pénalisables). L’attention a été encore attirée sur les victimes de catastrophes collectives, naturelles ou écologiques, simplement « impliquées » dans l’événement. Quelques victimologues incluent encore dans leur population d’étude non seulement la parole des victimes ou celle de leurs proches mais encore les discours sur les représentations sociales du crime, sur le sentiment d’être victime [12, 13]. Ni l’objectivité de l’acte interdit, ni la subjectivité de la personne victimisée ne peuvent conduire, à elles seules, à une définition satisfaisante. Pour sortir de cette impasse notionnelle, doit être considérée comme victime toute personne en souffrance(s). De telles souffrances doivent être personnelles, réelles, socialement reconnues comme inacceptables et de nature à justifier une prise en compte des personnes concernées, passant,
selon les cas, par la nomination de l’acte ou de l’événement, par des soins médicaux, psychothérapeutiques, un accompagnement psychologique, social et/ou une indemnisation [3]. Fondamentalement, le crime détruit irrémédiablement trois croyances sur lesquelles notre vie est basée : celle que le monde qui nous entoure est bienveillant, celle qu’il est bien ordonné (a du sens), celle que l’on en fait bien partie et y contribuons harmonieusement. Or le crime bouscule ces trois croyances profondément et, parfois, durablement. Comment ne pas comprendre en effet le monde comme hostile face à l’événement criminel subi ? Quel sens donner à un monde qui génère du chaos, de l’injustice à divers points de vue (personnel, matériel, social, notamment) ? Comment n’ai-je pu l’empêcher sinon parce que je ne vaux rien ? Pour (re)donner du sens à son existence, la victime (tout comme ses proches) a besoin de comprendre ce qui lui est arrivé, ce qu’elle aurait pu faire pour le prévenir. À défaut de réponses, la victime a tendance à se blâmer et à blâmer les autres. À défaut de pouvoir reprendre le contrôle et la maîtrise de sa propre vie, un processus de perte d’estime de soi, de dégradation et de déshumanisation intervient, aggravant encore sa vulnérabilité [14-16]. Malgré ces constats, la mobilisation des discours antivictimaires connaît une ampleur, un peu partout dans le monde, tout à fait surprenante à l’époque contemporaine, au prétexte que les victimes seraient la cause de l’aggravation de la situation des infracteurs. Leur reconnaissance, inévitable à l’heure du procès équitable, semble en effet attiser toutes sortes de peurs au sein de la doctrine principalement. Crispée autour du constat du prétendu « sacre » de la victime, la dénonciation contemporaine de la victime « invoquée » semble sans limite. Pourquoi n’apercevoir dans leurs revendications qu’une résurgence de la vengeance la plus archaïque ? Si la stratégie victimaire – loin d’être confirmée par les réalités de terrain – doit être fermement dénoncée, il convient de bien mesurer qu’elle procède davantage du mépris, voire de l’humiliation, dont les victimes sont encore trop fréquemment l’objet plutôt que d’une réactivation organisée de la vendetta la plus aveugle. La prise en compte de leur état de victime en vue de leur réparation intégrale est aussi essentielle que la nomination de la faute et la sanction de l’auteur en vue de sa resocialisation, pour que l’œuvre de justice ait du sens [5].

Réalités des victimisations

L’argumentaire de la présente contribution n’a de sens qu’à l’égard des atteintes criminelles (crimes et délits graves, au sens pénal) aux valeurs sociales essentielles qui fondent notre humanité (attestées par les principes de justice et d’utilité) [8]. Dans la plupart des systèmes de justice pénale, les statistiques officielles sont quasiment muettes relativement aux victimisations effectivement reportées. Les entrées relatives à la nature de l’infraction sont à peu près tout ce dont on dispose. Or, à ne compter que les actes, leur(s) auteur(s) et les sanctions prononcées, on omet de prendre en compte les victimes, souvent multiples, des infractions concernées ; on perd totalement de vue le contexte et la situation au sein desquels s’est cristallisé le conflit ; on nie la victimisation réellement subie au cas de correctionnalisation, de classement sans suite, d’ordonnance de non-lieu, de relaxe ou d’acquittement. De notoriété criminologique, ces statistiques officielles ne mesurent pas, de surcroît, l’ensemble des activités criminelles développées dans notre pays. Les travaux de femmes victimologues ont stigmatisé l’absence d’exhaustivité du recueil policier, au regard des multiples raisons de non-révélation des crimes subis : vulnérabilité de la victime, honte à dévoiler publiquement les violences familiales subies ou son incapacité à les faire cesser, peur des représailles, angoisse de l’avenir à reconstruire, crainte de raviver le traumatisme, principalement. L’ignorance ou l’inaccessibilité des recours sociaux offerts, leurs difficultés procédurales, leurs coûts, la perte de confiance dans les institutions garantes de la sécurité comme dans celles chargées de la répression ou de la réparation, sont autant d’autres justifications à ne pas déposer plainte. Pour y pallier, des enquêtes de victimisation ont été systématisées aux États-Unis à compter de 1973, au travers de la National Crime Victimization Survey (NCVS). Au niveau
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international (depuis 1989) et dans de nombreux pays, de telles enquêtes sont aujourd’hui conduites, y compris dorénavant en France. Elles méritent d’être appréhendées avec prudence car elles ne sont pas sans défauts méthodologiques, tenant principalement à la représentativité de l’échantillon (taille, accessibilité aux répondants potentiels), aux infractions sélectionnées, au désir de l’enquêté d’évoquer tous les faits, à la durée de passation du questionnaire, à la période de remémoration et à la technique de recueil (interview en face à face, interview par téléphone avec l’assistance d’un logiciel informatique spécifique ou questionnaires abondés par correspondance, certaines enquêtes associant parfois plusieurs techniques). La subjectivité de la relation établie avec les oubliés de la justice, voire de la vie sociale, favorise également l’émergence de fantasmatiques victimisations. Pour sortir de l’isolement et maintenir l’attention, le questionnaire est alimenté de toutes les peurs et angoisses, pas seulement criminelles, dont souffre le répondant [3]. Quoi qu’il en soit, toutes les enquêtes scientifiquement élaborées confirment qu’une part importante des violences agies/subies échappent aux agences de contrôle social, dans des proportions non négligeables, en matière d’atteintes aux personnes certes, mais dans une nettement moindre mesure qu’en ce qui concerne celles contre les biens. Les profils des victimes sont voisins, dans les pays occidentaux pour le moins : les hommes davantage que les femmes (sauf à observer qu’elles reportent sans doute moins les violences sexuelles ou conjugales subies), les jeunes davantage que les aînés sont victimes d’agressions, massivement verbales. Les cadres supérieurs et les professions libérales sembleraient plus souvent victimes de menaces et d’insultes que les personnes défavorisées, davantage victimes d’agressions physiques. Majoritairement situés en zones urbaines souvent confrontées à de multiples difficultés d’ordre économique, culturel et social, les lieux d’agressions sont moins les transports en commun ou les parkings que la rue (dans la grande majorité des cas), le foyer familial lui-même (surtout chez les plus démunis logés en immeubles collectifs) et le lieu de travail. L’agresseur est connu de la plupart des victimes lorsque les violences sont exercées à domicile ou sur les lieux de travail. En matière d’atteintes aux biens, les hommes semblent toujours plus victimisés que les femmes pour tout ce qui touche au véhicule automobile. Phénomène d’ampleur en milieu urbain, ces infractions sont fortement dirigées vers la plupart des cadres, même modestes. Les cambriolages, en baisse notable à cause vraisemblablement d’une meilleure prévention situationnelle, frappent les ménages urbains d’âge moyen, appartenant aux classes les plus actives et les mieux établies socialement. Les autres vols concernent indifféremment les jeunes urbains de moins de 25 ans, dans la plupart des catégories socioprofessionnelles [17-20]. Ces caractéristiques observées du crime, du criminel et des victimes ont fait l’objet d’explications théoriques multiples et variées.


■ Théories victimologiques

Assez étonnamment, ce n’est qu’à partir de la moitié du XXe siècle que des travaux scientifiques ont été consacrés à la victime. S’inscrivant dans le contexte de l’approche étiologique dominante, ils ont tenté de démontrer, souvent sans nuance, la part de culpabilité qui demeurait à la charge de la victime lors du passage à l’acte criminel. Les théories contemporaines permettent de sortir de telles régressions criminologiques et pénales majeures.

Théories féministes

Elles se sont insurgées à la fin des années 1960 contre cette crispation à rechercher la culpabilité de la victime. Les critiques se sont focalisées sur la déconstruction du couple pénal, cher aux victimologues classiques. Il est en effet difficile d’admettre que la victime ait pu, en « précipitant » le crime, commettre une faute de nature à diminuer la responsabilité de l’agresseur. Que le crime soit « catalysé » par la victime n’enlève rien à la volonté consciente de l’auteur de l’infraction d’accomplir un
acte illicite, en tout cas dans les infractions volontaires, massivement concernées dans le cadre des atteintes aux valeurs sociales essentielles. Que le juge tienne pleinement compte de la situation criminelle, de manière globale, pour apprécier la sanction applicable à l’infracteur est néanmoins légitime et justifié [21, 22]. Les victimologues féministes ont également pertinemment mis en évidence que lors de leur prise en charge par le système de justice pénale, du policier au juge (instruction, jugement, exécution des peines), une victimisation secondaire frappe tout à fait injustement les victimes. De nature à freiner, au surplus, la saisine des autorités compétentes pour connaître et traiter leurs souffrances, ces négligences graves à l’égard des victimes sont multiples et attentatoires à leur dignité même, comme aux principes fondamentaux du procès équitable : dérision (quant à l’appréciation des faits reportés), provocation (quant à la « crédibilité » des déclarations), mépris (quant aux suites données à l’affaire et au déroulement du procès), abandon (quant au recouvrement des indemnisations obtenues), etc. Par l’instrument des enquêtes de victimisation, les victimologues féministes se sont encore intéressées à la condition, si longtemps oubliée, voire négligée, de la victime d’actes criminels, qu’ils soient reportés ou non (chiffre noir), ou encore évacués en cours de procédure (chiffre gris). Enfin reconnue au travers des souffrances qu’elle subit, la victime doit être prise en compte de manière nettement plus élaborée, sans aucun doute au plan juridicopénal (sanction de l’auteur et indemnisation de la victime) mais davantage encore aux plans psychologique et social. La portée idéologique de certains de ces travaux tendant à réduire les victimisations à l’égard des femmes à la seule domination socioculturelle du genre masculin sur le genre féminin doit être nuancée. Il demeure que ces ruptures épistémologiques n’ont pas été vaines car la victimologie est sortie grandie de l’antivictimologie.


Théories sociologiques

Elles ont conduit à souligner l’importance du style de vie, des habitudes ou du mode de vie de certaines personnes, susceptibles de devenir des facteurs de risque de victimisation. M. Baril les a structurés autour de deux principaux concepts. La vulnérabilité tient à la faiblesse physique, à la fréquentation de milieux criminogènes ou de personnes déjà engagées dans des comportements criminels, au statut professionnel ou social. Plus généralement, le temps consacré aux loisirs, la fréquence des sorties hebdomadaires durant la nuit, la consommation importante de produits toxiques sont considérés comme autant de situations propices aux victimisations, dont l’incidence varie fortement selon le degré de concentration urbaine. La facilitation peut conduire d’autres personnes à s’exposer à des victimisations à cause de leur confiance démesurée en l’honnêteté d’autrui ou de la « disponibilité » de leurs biens, de leur tendance à trop exhiber leurs richesses, de leurs réserves ou de leur impossibilité à signaler les infractions subies ou dont elles ont été témoins (marginaux, minorités ethniques, étrangers en situation irrégulière, prostitués notamment) [1]. On ne saurait nier l’intérêt de tels concepts. Il convient néanmoins d’être prudent dans leur appréciation car elle pourrait conduire à la promotion de politiques préventives de nature à restreindre les libertés et les droits fondamentaux de toute personne à mener librement sa vie. Dans le même ordre d’idées, il n’est pas vain de souligner que si la prévention situationnelle peut atténuer tout à la fois les conséquences néfastes de la vulnérabilité et de la facilitation, ainsi que le sentiment diffus d’insécurité qui les entoure, elle fait la part belle au marché privé du crime. La revictimisation ou victimisation multiple (parfois abusivement qualifiée de « récidive » victimale) a, dans le même temps, fait l’objet de recherches sociologiques particulières. Des victimes peuvent être désignées par le hasard, sans avoir, d’aucune manière, favorisé l’agression, sinon au travers de la cible victimologique qu’elles représentent pour l’auteur de la transgression, principalement dans les atteintes banales aux biens. Mais dans la plupart des agressions graves contre les
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personnes, les mœurs et les biens, un faible nombre de personnes subit une large proportion des crimes commis. Ces victimisations « chroniques » ou répétées sont particulièrement importantes en milieu familial. Plus généralement, le risque de revictimisation au cours de la période qui suit immédiatement la première victimisation (de quelques heures à moins de 1 semaine) est très élevé, autant en matière d’agressions contre les personnes (l’agression primaire les rendant désormais encore plus vulnérables) que contre les biens (le cambrioleur peut revenir sur les lieux qu’il connaît dorénavant ou en indiquer les caractéristiques à d’autres, par exemple). D’où l’importance à mettre en place, au plus près des faits, des mesures de protection et de prévention adaptées, pour le moins de systématiser des visites policières régulières et d’impliquer immédiatement les divers services d’aide et d’accompagnement des victimes disponibles. Plus lacunaires apparaissent, en revanche, les travaux sur les répercussions sociales des victimisations. La victimisation subie risque en effet d’aggraver davantage encore la situation de la victime et de ses proches : perturbations conjugales, voire familiales exacerbées par l’impossibilité à symboliser rapidement les affects nés de la victimisation ; perturbations professionnelles pouvant conduire à l’absentéisme, au licenciement ou à la démission quand les moyens de transport et/ou le lieu de travail ont servi de scène à la victimisation ; perturbations socioéconomiques consécutives inévitables lorsque la victimisation affecte les aptitudes professionnelles et sociales de la victime ; perturbations relationnelles tenant notamment à la difficulté à pouvoir assumer publiquement les conséquences néfastes du crime et/ou de la victimisation, principalement. La disparition consécutive à la victimisation de providentiels facteurs de protection tout comme l’augmentation de certains facteurs de risque préexistants sont lourdes de conséquences. Au plan personnel, la victimisation criminelle est ainsi susceptible de provoquer une certaine forme de dépendance sociale, parfois même, dans les situations les plus graves, de cristalliser des problèmes de santé physique ou psychique de nature à conduire à la dépression, voire au suicide. Au niveau des proches témoins des violences, les enfants plus particulièrement risquent de décrocher au plan scolaire, de s’engager dans des comportements antisociaux, voire agressifs [23-25]. Pour être largement négligées aujourd’hui, comme l’étaient il y a peu encore les préoccupations d’ordre psychologique à l’égard des victimes, des recherches scientifiques sur les conséquences sociales des victimisations criminelles devraient être fortement encouragées. Elles ne manqueraient pas de souligner le rôle essentiel des métiers du travail social dans l’aide immédiate, à moyen et long terme, relativement aux questions touchant à la famille, à l’emploi, à la réintégration sociale de la victime et de ses proches.

Théories psychologiques contemporaines

Elles ont permis de démontrer que les victimes d’infractions graves subissent, par l’effraction psychique que provoque l’acte criminel, un traumatisme plus ou moins profond. Totalement imprévisible, il peut être déformé par les représentations, la résistance, les aptitudes et les soutiens sociaux propres à chacun [26-28]. En effet, selon les circonstances et les personnes impliquées, l’angoisse qui découle de l’événement peut déboucher sur un bref état de stress, généralement adapté, parfois dépassé. Lorsque le sujet est confronté au réel de la mort, le traumatisme peut conduire à des blessures psychiques plus intenses. Ainsi, l’effroi qui caractérise le vécu de ce moment très particulier (sidération, arrêt de la pensée, image du néant) est un indice pertinent de la survenue d’un trauma et prédictif d’une névrose traumatique [29]. Ces divers troubles sont respectivement répertoriés dans les tableaux cliniques en « réaction aiguë à un facteur de stress », « état ou trouble de stress aigu » (ASD) et en « état ou trouble de stress post-traumatique » (PTSD) [30]. La prise en compte/en soins de la victime traumatisée doit être la plus précoce et la plus pluridisciplinaire possible (associant médecins, psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux) afin de la réintégrer au plus vite dans la communauté humaine, selon ses besoins identifiés. Il importe de lui permettre de symboliser le sentiment de culpabilité – d’être toujours en
vie, de n’avoir pu éviter l’infraction notamment – qui l’anime et de médiatiser les affects douloureux provenant du conflit infractionnel. Arrêtée dans le temps du crime, elle doit être reprojetée dans une trajectoire personnelle de vie, avec le souci de la continuité psychique et sociale de l’avant du crime [31, 32]. Des professionnels peuvent procéder, en ce sens, dans l’immédiat et souvent sur les lieux mêmes de l’événement, à des entretiens psychologiques de defusing (de désamorçage ou de déchocage), ou à des groupes de parole afin de permettre aux victimes, par la verbalisation des affects nés de l’agression, de retrouver la maîtrise de leur vie. Dans le post-immédiat, le débriefing « à la française » peut également offrir aux victimes (individuellement ou en petits groupes) la possibilité d’abréactions spontanées relativement à l’expérience vécue, conduisant à l’apaisement émotionnel et physique, mais sans narration préalable des faits. À condition d’être effectué par des psychiatres ou des psychologues spécialement formés, il peut constituer un véritable acte thérapeutique [33]. C’est l’objet des cellules d’urgence médicopsychologique qui interviennent sur le site même de l’attentat terroriste, de la catastrophe ou de l’accident collectif. Dans le même sens, des centres post-traumatiques ou de consultation victimologique, associés ou non aux cellules d’urgence, devraient être prévus, au plus près des faits, pour assurer, avec les partenaires habituels (services d’aide aux victimes, services de santé publique notamment) le suivi des victimes individuelles (directes, impliquées ou proches) d’autres actes criminels graves, ou ressentant durement les conséquences d’une infraction de moindre gravité, tout le temps nécessaire à leur réparation. De nombreuses thérapies sont aujourd’hui disponibles et d’une réelle efficacité lorsqu’elles sont mises en œuvre par des professionnels officiellement patentés. Elles font appel à la psychanalyse, aux techniques comportementales et cognitives, à la mise en place de groupes de parole ou, le cas échéant, de thérapies familiales systémiques, principalement [4, 34, 35]. Les travaux les plus récents sur le traitement des émotions invitent encore à considérer que si débriefing et abréaction permettent de purger (par catharsis) les affects douloureux, de donner du sens à l’événement, rien n’indique que de telles techniques ont aussi pour effet de « diminuer l’émotion provoquée par le souvenir de l’événement ». Or, pour symboliser l’émotion, il importe de la mémoriser de la manière la plus réaliste possible. Il semblerait que le « partage social de l’émotion » facilite une telle mémorisation, la parole des tiers ajoutant d’autres significations à celle(s) donnée(s) par la victime et/ou ses proches à l’événement traumatique [36]. Lorsqu’il s’agit de victimisations subies au sein du milieu familial, une telle symbolisation est d’autant plus nécessaire qu’elle permet à la victime d’échapper à l’emprise tyrannique de son agresseur, auquel elle est liée affectivement et dont elle dépend souvent aux plans socioéconomique et culturel. De nombreux travaux ont en ce sens démontré les mécanismes qui gouvernent les comportements caractéristiques de la compulsion de répétition chez les victimes. Plus dramatiquement encore et par un véritable effet de contamination, certaines d’entre elles infligeront à leur tour à leurs proches des sévices de même nature. Expérience unique que la personne victimisée seule traverse, le crime peut conduire, selon les cas, à la peur, la confusion, la détresse. La victime est susceptible d’osciller plus ou moins durablement et profondément entre des sentiments de vengeance, de colère, de doute, d’abandon, de honte, de blâme, susceptibles de conduire à la perte de confiance en soi et/ou à la suspicion à l’égard de tous et de tout. D’où l’importance d’activer rapidement les droits qui découlent de la victimisation subie, afin que la victime puisse décider, en connaissance de cause, des suites à lui donner.


Droit(s) des victimes

Évolution historique des droits des victimes

Elle souligne, de manière assez remarquable, que depuis plus de deux siècles une place est reconnue à la victime dans le
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procès pénal, quand bien même son effectivité a tardé à s’affirmer. Dès 1808, le Code d’instruction criminelle a rétabli la victime comme partie au procès pénal par la consécration de l’action civile devant les juridictions répressives (art. 2 C.proc.pén.) Le « double visage » de cette action aux mains de la victime a fait couler beaucoup d’encre, en doctrine comme en jurisprudence. Par son caractère « vengeur », elle offre à la victime la possibilité de déclencher l’action publique, au cas d’inaction du ministère public (1906), afin d’obtenir la sanction de l’auteur. Une telle ambition est néanmoins relative dans la mesure où la loi ne lui permet d’interjeter appel que sur les intérêts civils. Dans le même esprit, la jurisprudence a attendu longtemps (1913) pour lui offrir l’opportunité de se constituer partie civile y compris pour les « incriminations d’intérêt général », dont la poursuite n’appartenait qu’au ministère public. Le législateur a ensuite renforcé les droits de la victime en lui permettant, par la loi du 22 mars 1921, l’assistance d’un avocat et, surtout, en ouvrant de plus en plus l’action civile au secteur associatif, dont le nombre n’a pas cessé de croître depuis les années 1980. Une telle ouverture confirme le second visage de l’action civile : réparatrice des souffrances provenant du dommage causé par l’infraction, directement, par ricochet ou dans le cadre de la défense des intérêts particuliers à certaines catégories de victimes. Mais il restait encore à accompagner ce mouvement de reconnaissance procédurale par une réparation effective, exclusivement indemnitaire jusqu’à ces dernières années. La loi du 3 janvier 1977 a ainsi accordé à certaines victimes un recours en indemnité contre l’État, doublement limité par la nature des infractions (contre les personnes) et le caractère subsidiaire des sommes partiellement allouées. La loi du 8 juillet 1983 installe la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI) ainsi créée auprès de chaque tribunal de grande instance, associant aux deux magistrats professionnels une personne s’étant signalée par l’intérêt qu’elle porte aux problèmes des victimes. Elle lève surtout l’obligation de justifier d’un préjudice économique et de se trouver dans une situation matérielle grave : une indemnisation est versée à la victime qui invoque un trouble grave dans ses conditions de vie. Une étape fondamentale est franchie par la loi du 5 juillet 1985 imposant aux assureurs et au Fonds de garantie automobile l’obligation d’indemniser intégralement et dans de brefs délais les victimes de la circulation routière. La loi du 9 septembre 1986 institue le Fonds de garantie des actes de terrorisme qui prend en charge intégralement tous les préjudices subis, contrairement aux autres victimes, toujours soumises aux dispositions de 1977. La loi du 6 juillet 1990 harmonise tous les régimes, les différentes catégories de victimes ne comprenant pas ces subtiles inégalités. Allant plus loin que ne le préconisait la Convention européenne de 1983, elle supprime en ce sens la condition de subsidiarité et généralise la réparation intégrale des victimes d’actes graves contre les personnes (art. 706-3 et s. C.proc.pén.). Dans une moindre mesure, les dommages corporels entraînant un arrêt de travail inférieur à 1 mois, ainsi que quelques infractions contre les biens (art. 706-14 et s. C.proc.pén.) peuvent être partiellement indemnisés. Elle uniformise encore le Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme aux infractions visées (FGTI), alimenté par un prélèvement annuel (actuellement d’un montant nettement insuffisant de 3,3 Q) sur tous les contrats d’assurance de biens, tout en distribuant toujours les contentieux : les victimes d’attentats terroristes saisissent directement le Fonds de garantie, alors que les autres victimes portent leur demande devant la CIVI, juridiction civile. La loi du 19 mars 2004 a prévu la mise en place d’une phase transactionnelle de 2 mois entre le FGTI et la victime après le dépôt de la demande d’indemnité au greffe de la CIVI (fondsdegarantie.fr). Des lois particulières vont compléter la construction des droits et de l’aide aux victimes d’infractions. Pour l’essentiel mais de manière significative, la loi du 15 juin 2000 en constitue le dernier volet, assez nettement en deçà néanmoins des propositions formulées par le Rapport Lienemann. Par touches successives et pour autant remarquables, des lois récentes sont venues compléter ce statut en cours d’élaboration de la victime avec le souci de rendre le plus effectif possible l’information,
l’accompagnement et la réparation de la victime (instauration en 2007 du juge délégué aux victimes [JUDEVI] ; création expérimentale du Bureau des victimes au sein des tribunaux en 2010, notamment), à toutes les phases du procès pénal, y compris lors de l’exécution des peines, au prix de son instrumentalisation parfois, à des fins d’aggravation de la situation de l’infracteur (délai de prescription et périodes de sûreté allongés, personnalisation de la peine crispée sur l’indemnisation et la sécurité des victimes) [13].

Point de vue éthique

Indépendamment et préalablement à toutes poursuites judicaires, des droits naissent de toute victimisation. Ils sont de nature à rassurer la victime quant à la reconnaissance des souffrances qu’elle a subies et à l’éclairer quant à l’opportunité, pour elle, de s’engager – ou non – dans une action contentieuse. D’un point de vue éthique, toute victime possède des droits, tendus vers une triple ambition : garantir la dignité de la personne et les droits humains qui s’y rattachent d’une part ; consolider la place de la victime en tant qu’acteur au conflit cristallisé par le crime, de l’autre ; enfin, offrir à la victime et/ou à ses proches la possibilité de réintégrer notre communauté humaine. Il importe tout d’abord de la reconnaître comme ce qu’elle ne cessera jamais d’être : une personne souffrante. Venant d’autrui, la reconnaissance fonde l’humanité de la victime-sujet. C’est par le regard de l’autre que l’humanité se réalise, car « le moi s’éveille par la grâce du toi » [37]. Il importe ensuite de l’accompagner, de se joindre à elle pour aller où elle va, en même temps qu’elle, à son rythme. C’est aussi partager, dans l’empathie, ses souffrances. Il importe enfin de la réparer, en prenant soin d’elle, en tant que personne victimisée, dans la complexité de toutes les souffrances subies. La réintégration de la victime, ou de ses proches, parmi les autres humains est un devoir absolument impératif. La réparation doit être globale, intégrale et effective. Mais cet ensemble de droits n’est productif que si la victime est effectivement placée au centre des dispositifs disponibles, dans le cadre d’une authentique stratégie d’empowerment, chacun devant s’approprier les outils disponibles, en « apprivoiser » les modalités, pour « (re)créer des liens » [38]. D’où l’inévitable présence à ses côtés d’interlocuteurs professionnels compétents. Et si l’ensemble de ces droits trouve à s’épanouir, la victime pourra, en toute conscience et liberté de choix, opter – ou non – pour une voie contentieuse.

Point de vue processuel

Le droit d’agir en justice appartient à celles et ceux qui souhaitent poursuivre l’auteur des faits pour obtenir justice, soit en saisissant directement le juge civil par le dispositif FGTI/ CIVI, soit en se constituant partie civile devant les juridictions pénales principalement. L’accueil professionnel des victimes et de leurs proches est également primordial, à tous les stades de la procédure (police, parquet, instruction, jugement) et, plus particulièrement encore, par le biais des équipes pluridisciplinaires des services d’aide aux victimes. Leur accompagnement passe encore par la possibilité d’être assistées immédiatement par un avocat, éventuellement désigné d’office et/ou dans le cadre de l’aide judiciaire. Le cas échéant, une aide sociale d’urgence doit leur être accessible. Dans le même ordre d’idées, la victime a le droit d’être protégée contre l’auteur des faits, voire des médias. La saisine des commissions d’indemnisation doit être la plus rapide possible. Tout au long de la procédure, le Bureau des victimes, placé sous l’autorité du juge délégué aux victimes, l’informe de tous les actes la concernant. Le droit pour la victime d’être acteur au « procès pénal équitable », de prendre la parole, est susceptible de devenir profondément réparateur, pour autant que la dignité des personnes, la discipline de l’audience, le professionnalisme de tous les acteurs judiciaires (en termes d’éthique et de déontologie notamment) seront respectés. Pouvoir verbaliser la nature et l’importance des souffrances consécutives au crime permet finalement d’apaiser l’émotion qui submerge la victime et/ou
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ses proches. Cette expression des affects, par oral ou par écrit, ne manque pas de rejaillir positivement sur le système de justice pénale lui-même, par l’atténuation des émotions, des tensions et des incompréhensions consécutives lors des rencontres entre intervenants judiciaires et victimes. Quant à la réparation de la victime, elle demeure toujours assez exclusivement indemnitaire. Appréciable, elle est rarement suffisante [39]. L’accompagnement psychologique est nécessaire chaque fois que la victime se trouve, à la suite de l’agression, dans un état de stress, aigu ou post-traumatique. Dans le même sens, les aspects quotidiens de sa vie familiale et sociale peuvent être profondément et durablement perturbés par le crime en termes de détérioration des relations interpersonnelles, de frais matériels divers, d’organisation du foyer familial, de modification des activités professionnelles et culturelles, notamment, tant en ce qui concerne la victime que ses proches. Au regard de l’énoncé de ces droits, il faut se convaincre que leur non-respect conduit à la marginalisation, voire à l’exclusion de la victime, vecteurs dévastateurs de victimisation secondaire. À défaut de prises en compte spécifiques, dès la révélation des faits et aussi longtemps que les troubles persistent, la symbolisation des affects en provenance de l’infraction risque d’être retardée, en fonction de surcroît des aptitudes plus ou moins fortes de chacun à rebondir sur l’événement. On perçoit par conséquent l’importance des informations à fournir à la victime avant qu’elle ne décide de s’engager dans un procès pénal. Une même démarche d’information et de prise en compte s’impose auprès de l’infracteur. Et quand le souci de l’autre jaillit, alors la justice restaurative peut tenir, mieux que tout autre système, les promesses d’une restauration globale de l’harmonie sociale.


■ Victimologie, aide aux victimes et justice restaurative


Pour conclure sommairement, la victimologie offre aujourd’hui un ensemble de théories explicatives pertinentes sur l’émergence, les processus, les conséquences et les répercussions des victimisations d’origine pénale. Des travaux des précurseurs aux expérimentations les plus récentes, le même souci de reconnaissance, de réparation et de restauration sociale guide les recherches effectuées. Les traumatismes provoqués par l’infraction commandent en effet une réparation globale des intéressés : matérielle, psychologique et sociale, sans dolorisme victimologique [1], sans mystification criminologique. Bien au contraire, l’évolution contemporaine de la victimologie et de l’agressologie souligne leur complémentarité dans la prise en charge des victimes et dans celle des infracteurs, qu’il convient d’associer, dans toute la mesure du possible, à la régulation du conflit d’ordre pénal au sein duquel « leur » drame s’est noué. La justice restaurative est forte de promesses à ces points de vue-là. En envisageant l’infraction comme une atteinte à des personnes plutôt que comme une seule atteinte à l’État, elle encourage à la réciprocité, au consensualisme plutôt qu’à la concurrence et au jugement autoritaire. Elle ambitionne d’atteindre, très opportunément, trois objectifs complémentaires : la resocialisation de l’infracteur, la réparation de la victime et le rétablissement de la paix sociale. Une telle œuvre de justice, englobante, est fondée sur la responsabilisation de chacun et le traitement des préjudices de tous. La crispation sur la « culpabilité » de la victime perd alors toute signification. Une telle rupture épistémologique a été amorcée par les approches théoriques les plus contemporaines portant sur l’analyse de l’expérience et du vécu des victimes. En ce sens, les rôles d’infracteur et de victime ne sont pas figés mais interchangeables ; la liaison entre violences agies et violences subies se développe sous le mode de la spirale : les victimes deviennent agresseurs à leur tour et, ce faisant, s’exposent davantage à d’autres victimisations ; dans la plupart des infractions graves, les protagonistes du crime se connaissent, les survictimisations fréquentes, notamment. D’où la pertinence des mesures de
justice restaurative, nombreuses : de la médiation victimeinfracteur (à tous les stades de la procédure) à l’individualisation du prononcé de la sanction en passant par les conférences du groupe familial ou les cercles notamment [40-42]. Des bénéfices incomparables en découlent pour les protagonistes – authentiques acteurs de la régulation du conflit qui les oppose –, principalement en termes de reconnaissance de l’humanité de l’autre, de responsabilisation, de réciprocité, de partage et, plus généralement, d’apaisement et de réparation. La prise en considération des personnes (infracteur, victime et proches), au sein du système de justice pénale qui demeure seul compétent pour sanctionner l’acte, devient alors un facteur d’évolution du droit, du procès pénal et, par contagion, du système en son entier, en réaffirmant sa force symbolique et sociale – en aucun cas thérapeutique –, garante du retour à l’harmonie sociale.
Cet article a fait l’objet d’une prépublication en ligne : l’année du copyright peut donc être antérieure à celle de la mise à jour à laquelle il est intégré.


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R. Cario, Professeur de sciences criminelles, codirecteur du master de criminologie (robert.cario@univ-pau.fr). Université de Pau, Unité Jean Pinatel de sciences criminelles comparées (UJP/CRAJ), Avenue de l’Université, BP 576, 64012 Pau cedex, France.
Touteréférenceàcetarticledoitporterlamention : CarioR.Introductiongénéraleàlavictimologieetàlaréparationdesvictimes.EMC(ElsevierMassonSAS, Paris), Psychiatrie, 37-510-A-55, 2011.
Disponibles sur www.em-consulte.com
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